Trillium Tar'Conantur Un petit bout de mare. Deux ou trois nénuphars. Et puis moi et ma vie...
  Page d'accueil
    Moi
    Eux
    Ça
  A propos
  Archives
  Livre d'or
  Contacts
 

  Souscrire
 


 
Liens
   Aima
   Bichette
   Bzzzette
   Gery
   Marine
   Nanor
   Nénette
   Petit Chou
   Schtroumpfette
   Shao Bella
   Winette

Merci de votre visite.

http://20six.fr/trillium

Hébergé par 20six.fr



 
Les Chroniques de la Mityë – Chapitre Quatre

La princesse aux mille couleurs


C’est d’un lent mouvement, d’un geste fatigué de quelqu’un qui dépérit, que l’homme aux tableaux se dirigea vers une toile. Il s’arrêta. Longuement, il emplit ses yeux d’un clair visage encadré d’une pâle crinière mais finit par s’en détourner. Il reprit son chemin pour se stopper devant une aquarelle culinaire où une brune riante posait, entourée d’innombrables plats fins. Maintes fois il recommença son manège, allant d’une peinture vers une autre, s’arrêtant quelques secondes ou minutes puis partant paisiblement vers une énième cible. Il semblait prêt à quitter son antre, de dépit, sans avoir pu trouver ce qu’il cherchait. Si son visage n’était pas alors dénué de toute expression hormis celle d’un homme qui se languit de tout, on aurait pu lire dans ses traits l’étonnement, la surprise de ne pas trouver sur ces murs ce qu’il cherchait désespérément. Son regard vide, éteint de toute la lumière qui y brillait un peu plus tôt lors de ses divagations picturales, se déroba et pivota lentement vers la sortie ; il s’immobilisa, comme frappé par la stupeur. Comment avait-il pu ne pas le remarquer ? Là, entre deux visages de gouache, un trou béant, un gouffre nu, un abysse de néant. Seul un clou solitaire dénotait la présence d’un tableau qui devait, naguère, habiller la tapisserie. C’était cette toile, la toile manquante, la toile dérobée, la toile envolée, la toile disparue ; c’était cette toile qu’il voulait. Dorénavant, le fantôme de cette arabesque allait le hanter chaque seconde passée ici-bas. Alors qu’il s’enfonçait dans un abyme intérieur de folie, imaginant de son esprit torturé, celui d’un homme qui est resté cloîtré depuis des années, les mille potentiels sorts épouvantables de la peinture, un détail attira son attention. Sans s’en rendre compte, il s’était dirigé vers la porte, synonyme de sortie et d’une éternelle errance à la recherche du cadre perdu. Là, derrière le haut montant de bois à la couleur défraîchie et aux dorures émaillées, enveloppé dans une antique couverture de mailles épaisses, un grand rectangle laissait deviner un tableau – le tableau ? – ayant déserté la pointe qui le maintenait à son mur. Perdant toute sa lourdeur, sa bonhomie de gros seigneur accablé, il se précipita vers le passage et ses battants dans une vivacité nouvelle. C’est presque violemment qu’il dépouilla le paquet de son emballage et découvrit une fresque bucolique. La soulevant à bouts de bras, le collectionneur l’éleva vers les cieux tout en suivant, comme ébahi, sa trajectoire.

Son visage s’illumina de couleurs nouvelles et ses lèvres s’étirèrent en un rictus, à mi-chemin entre le sourire et la grimace, alors que ses yeux s’exorbitèrent. Quiconque, au vu de cette pâle mimique, se serait persuadé de la folie interne qui le rongeait. Un son étrange sortit alors de sa gorge, sorte d’aboiement retenu. L’homme aux tableaux se mit à rire, du rire grotesque de celui qui en a perdu l’habitude. Le rire lui venait brusquement lorsque la névrose l’emportait et partait aussi vite, dès que sa démence laissait place à l’habituelle amertume. Il riait aux éclats – était-ce de joie, de soulagement ? – et semblait ne plus pouvoir s’arrêter. Son exultation compulsive se stoppa quand son corps, déshabitué de cet effort naturel, sembla ne plus le supporter. À la place de ses esclaffements, ce fut son souffle rauque qui empêcha alors le silence de reprendre sa souveraineté sur l’aura sonore de la pièce. Au bout de quelques minutes, le collectionneur sembla calmé. C’est le visage marqué d’un léger sourire désabusé qu’il porta le cadre vers son pan de mur duquel il avait été extrait. Il le suspendit au clou puis batailla avec le tableau pour que celui-ci soit parfaitement droit. Après s’être éloigné de quelques pas en arrière, il soupira longuement, montrant ainsi le soulagement profond qu’il éprouvait en voyant sa collection de nouveau complète.

Il put alors prendre le temps d’admirer la toile. Sur un fond d’herbe verte se détachait une jeune femme, étendue sur le dos. Sa main droite était posée en visière sur son front afin de protéger ses yeux noisette d’un soleil éblouissant. La peinture transcrivait parfaitement le jeu d’ombres et de lumières ; la silhouette de sa main s’allongeait voluptueusement sur ses yeux et sur l’arête de son nez, les noircissant légèrement. Des lèvres dont la couleur rappelait celle d’une fraise juteuse rehaussaient sa bouche délicate qui laissait entrevoir des dents blanches. Son visage en forme de cœur, à la peau de pêche et aux pommettes rosées, était encadré de fins cheveux d’ébène rappelant la teinte d’une mûre. Encerclé d’un délicat collier constitué d’une multitude de joyaux d’ambre, son cou dessinait un chemin de chair vers sa gorge et sa poitrine qu’esquissait le léger décolleté de sa robe. Cette dernière reprenait les couleurs du bijou, de l’orange vif des fruits du même nom au doré chatoyant ; le tissu prédominant évoquait un amoncellement d’abricots plus ou moins mûrs, pâle orangé agrémenté de douces touches de rouge. Tout autour d’elle, prenant naissance au sein de la nature verdoyante, une explosion de plantes multicolores mettait en valeur la beauté de la jeune fille, comme si le peintre avait voulu représenter toutes les fleurs de sa connaissance sur la même aquarelle. Bleuets aux reflets de saphir, pivoines d’un rose soutenu, lilas aux pétales mauves, boutons d’or et pissenlits d’un jaune éclatant, coquelicots au rouge profond suggérant le sang de la terre, trilliums immaculés… Ainsi, au milieu de ses sujets de feuilles et de corolles, mille fleurs aux mille couleurs, elle semblait une princesse acclamée par sa cour.

« Où sont-elles donc ces mille couleurs ? Les peintures savent utiliser une infinité de nuances et de tons, nous donnant une image surréaliste du monde, mais lorsque je regarde autour de moi, je n’y vois qu’une pâle imitation de ce que mes tableaux me montrent. Là où mes yeux captent une superposition de gris, la peinture déploie un arc-en-ciel. Est-elle là pour nous faire réaliser ce dont nous manquons ? Est-elle là pour façonner nos désirs, idéal hors de portée de notre condition ? Sommes-nous sur Terre condamnés à courir en vain après une utopie qui nous devance constamment de plusieurs foulées ? Marcher, accélérer, trotter, accélérer encore, se précipiter, accélérer toujours pour essayer d’atteindre la perfection picturale, le summum de nos envies. Se regarder flétrir, sentir sa peau se parcheminer et perdre peu à peu ses capacités alors que les peintures restent inchangées, parfaites. Puis, à force de poursuivre l’intangible qui s’éloigne de plus en plus, s’essouffler, ralentir, tomber. Enfin, mourir vieux et laid devant le regard dégoûté de ceux qui nous observent au quotidien, commentant notre déclin et le fossé se creusant entre le parangon pictural et nous-mêmes. Peu importe tout cela, la perfection m’entoure, me transcende et mes amis d’aquarelle ne me reprocheront jamais la distance qui nous sépare. »

Son discours avait des accents enflammés tranchant totalement avec la léthargie qui s’était précédemment emparée de lui. La ferveur de celui qui croit en ce qu’il dit s’écoulait dans flot de ses paroles. Derrière sa dernière phrase, un auditeur attentif aurait pu déceler un zeste d’autosuffisance, un soupçon de satisfaction du travail accompli ; un auditeur encore plus attentif aurait discerné, caché loin derrière les mots, une pointe d’amertume, une miette de regret, une larme de déception. Était-il comblé par sa vie terne tout en étant au fond de lui rongé par le remords d’avoir quitté le monde ? Cependant, comme aucun auditeur n’écoutait ce monologue, dissimulé sous une des lourdes tentures, personne n’était là pour lui poser des questions et chercher à le comprendre. Seules les toiles, fantômes d’amis connus auparavant, écoutaient ses déclarations pessimistes. Qu’en était-il de ces amis immortalisés dans ces cadres de bois ? Se souvenaient-ils de lui ? Savaient-ils où il se trouvait ? L’avaient-ils au moins cherché ou se moquaient-ils éperdument de lui de la même façon que lui chérissait leur souvenir ? Pourquoi ne venait-on pas l’enlever à sa retraite pathétique ? Eux seuls auraient pu répondre à ces interrogations, mais l’homme aux tableaux était bel et bien abandonné. Personne n’était là pour expliquer cet isolement. Hypnotisé par la beauté inégalable de ses fresques, il continua son discours.

« Les toiles sont-elles des mensonges, témoins infidèles d’un passé soi-disant somptueux ? Doivent-elles engendrer le regret chez les générations futures ? Que se diront les enfants de nos enfants lorsqu’ils compareront la beauté des tableaux à l’horreur de leur monde ? Peut-être qu’ils penseront que leurs aïeux vivaient dans un monde idéal mis à néant par la folie humaine. Peut-être qu’ils ne seront pas dupes et qu’ils continueront la mascarade, peignant des œuvres toujours plus grandioses, toujours plus démesurément parfaites. Je ne serai plus là ; la Mort m’aura emporté en son sein et mon ermitage aura disparu avec moi, privant la postérité de ces mystifications éhontées que sont mes œuvres. Quand ce jour arrivera, qui viendra me pleurer ? Douce princesse, arracheras-tu les fleurs de ton tableau pour orner ma dernière demeure ? Tu as toujours été généreuse, tu as toujours aimé les couleurs, tu as toujours respiré la joie de vivre et je t’ai toujours admirée pour cela. Viendras-tu égayer mon mausolée pour laisser penser au monde que j’ai eu une vie heureuse, que j’étais aimé de mes semblables ? Je t’imagine déjà faire des décombres de mon antre une immense étendue de verdure recouverte par toutes les fleurs du monde. Tu pourras chanter de ta douce voix d’ange pour convaincre la flore de pousser plus vite et plus colorée. Ton rire clair résonnera dans la nature, donnant aux plantes l’envie de vivre plus longtemps. Tu seras là, je ne serai plus seul. Je serai mort. »

Sur ces divagations morbides, le collectionneur se tut. Pendant de longues minutes, on n’entendit plus aucun son. Au lointain, le tonnerre résonnait mais la galerie avait retrouvé son silence habituel. Il était toujours là, debout, immobile, tel un pantin oublié dans son placard. Attendait-il que la faucheuse vienne à sa rencontre ?

12.9.09 00:29
 




Aller à la date 0 Commentaire(s)     URL de TrackBack

Nom :
E-mail :
Site web :
M'envoyer un e-mail quand des commentaires sont postés.
Mémoriser les informations (cookies).



 Insérer des smileys



L'auteur du blog est responsable de tous ses contenus. Ouvrez votre blog sur 20six.fr ou myblog.de