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Les Chroniques de la Mityë - Chapitre Deux

Dame d’Éveurre


Il s’était perdu dans des pensées insondables alors qu’il continuait longuement à caresser le cadre de bois. Ses doigts glissaient sur le hêtre pour dessiner de jolies formes énigmatiques et très certainement sans la moindre signification. Ses yeux semblaient être partis là où personne n’aurait pu les retrouver. À cet instant, il paraissait en phase avec cette galerie où reposaient mille tableaux et où l’art régnait. Hormis le mouvement de ses doigts, il était totalement figé, comme fixé au temps par l’action d’une main de maître et de son pinceau. Le soleil couchant laissa échapper des faisceaux éblouissants qui vinrent se déposer sur la toile et sur sa main. Il la retira brusquement, comme si la lumière l’avait brûlé. Il se détourna du tableau et s’adossa au mur auquel ce dernier était suspendu. Doucement, il se laissa glisser, dos aux pierres froides et grises, pour se laisser choir sur le sol. Il resta ainsi, assis par terre jusqu’à ce que l’obscurité vienne reprendre la pièce pour l’habiter de ses ombres. La lumière de la lune et des étoiles permettait tout de même de distinguer les formes des tableaux et la silhouette prostrée de l’homme aux peintures. Ses yeux étaient clos mais il ne dormait pas. Il se remémorait le tableau dans ses moindres détails.

Qu’elle était belle ! Sa robe rouge aux prises avec le vent et ses cheveux blond vénitien semblant voler sur son côté… La Dame d’Éveurre, perchée au sommet de sa tour sous un orage estival, attendait. La pluie venait bénir ses épaules nues et son visage triste alors que le vent s’acharnait à créer des figures fantomatiques dans le tissu de ses jupons. Qu’attendait-elle sur les cimes de son fort ? Était-elle l’une de ces nombreuses princesses en mal d’amour ayant pour unique dessein de voir venir le seul et unique prince qui arriverait pour l’enlever à son quotidien pesant de révérences et de protocole ? Non, bien entendu. Les journées de la Dame d’Éveurre n’étaient pas rébarbatives, bien au contraire. Sa vie débordait des intérêts, des passions et des joies qu’elle pouvait partager avec son entourage qui, pour un grand nombre, l’adulait. Elle était la Dame d’Éveurre, connue à travers maints royaumes pour son écoute attentive, ses conseils avisés, son humour perspicace et son esprit éthéré. Mais elle était avant tout une femme. Derrière le masque de perfection réservé au tout-venant se cachait une dame, et non une Dame.

L’homme se mordit légèrement le coin des lèvres comme pour refréner une envie de se livrer à l’obscurité. Un nuage dispersé recouvrait partiellement la lune et se jouait de sa lumière pour créer un ballet délirant joué par les ombres. Celles-ci entouraient le collectionneur de toute part et dansaient une folle frénésie nocturne. Elles semblaient lui murmurer mille mots enjôleurs afin qu’il délivre enfin ses secrets. Qui était réellement cette femme dont l’air énigmatique cachait sans aucun doute quantité de mystères ? Les spectres de la nuit gagnèrent leur combat qui les opposait à sa volonté lorsqu’il prit une inspiration, prêt à confesser aux ténèbres un monologue que lui seul serait en mesure de comprendre parfaitement.

« La Dame d’Éveurre. Dame de lumière, Dame d’esprit, Dame courtisée par d’innombrables flagorneurs avides de ses mots, de son temps, de sa vie. J’ai eu la chance d’appartenir au cercle de ses amis. J’étais là pour elle, elle était là pour moi. Nous nous sommes connus avant qu’elle ne devienne cette femme que tous désiraient connaître, certains au vu de sa seule notoriété. Oh, notre rencontre était quasiment contemporaine au début de sa renommée mais elle lui était antérieure, ce qui change beaucoup de choses. Au départ, je n’étais qu’un enfant face à son aînée, puis notre relation a évolué au fur et à mesure que le temps passait et que nous même évoluions. La confiance mutuelle ne s’est pas faite du jour au lendemain, elle s’est construite petit à petit. Malgré ceci, je gardais tout de même une part du courtisan que je n’avais jamais été. Paradoxalement, je nous voyais sur un pied d’égalité mais ne pouvais m’empêcher de la hisser sur un piédestal. Je ne veux pas dire par là que son amitié était, à mes yeux, supérieure à toute autre, je souhaite simplement vous faire comprendre que, face à la Dame d’Éveurre, il m’était difficile de ne pas me sentir tel un néophyte prêt à entendre les paroles d’or de son maître, malgré l’aboutissement que revêtait notre amitié. »

Les nuages qui jouaient de la lumière sélénite quelques instants auparavant avaient été dispersés par quelque brise nocturne. En cette nuit, la lune était presque à l’apogée de sa plénitude et délivrait une douce lumière au milieu du ciel piqué d’innombrables étoiles. L’éclat de Sélène, belle dans ses rondeurs maternelles, se reflétait sur la toile. Laissant la Dame d’Éveurre se contenter de son attente, la lueur essayait tant bien que mal de rendre l’orage éclatant. Si l’on s’était laissé bercer par l’apaisante obscurité de la pièce, on aurait facilement vu dans les méandres de l’aquarelle un ciel veiné d’éclairs ainsi qu’une ondée impétueuse détrempant le toit du Fort et son occupante.

« Peut-on seulement penser que quelques mots peuvent définir une personne ? Croyez-vous sincèrement que vous comprendrez la complexité de la Dame d’Éveurre en écoutant les paroles d’un fou ? Si je me livre à vous, ce n’est pas pour dénuder les secrets de ma Dame ! Je ne cherche pas non plus à vous convaincre de la valeur de son amitié. Là n’est pas mon rôle. Je ne suis qu’un conteur narrant de jolies choses et voulant créer une émotion chez son auditoire, fut-il constitué d’ombres. Là est le destin de l’homme, relater des récits qui n’ont de sens qu’au moment où ils sont racontés. Ceux qui ont la chance d’entendre les sages paroles du troubadour les oublient sitôt la fable terminée. Les plus belles histoires sont celles que l’on ne conte pas, car au moins personne ne se rend compte de la sagesse qui se perd au fur et à mesure que la mémoire les oublie ou que les narrations consécutives dénaturent les récits originels. Y a-t-il une différence entre se taire et converser avec des ombres ? Les ombres ne murmureront-elles pas au vent le contenu de mes propos ? Le vent ne soufflera-t-il pas aux arbres ce qu’il a cru comprendre des murmures de la nuit ? Les arbres ne transmettront-ils pas à la terre qui les nourrit une version déformée d’un vague souffle ? Ainsi, la Dame d’Éveurre, Dame parmi les hommes deviendra une princesse, puis une reine qui se changera en impératrice et enfin une pharaonne pour finir divinité. L’eau qui ruisselle dans son lit mugira aux sept vents la légende de la nymphe d’Éveurre qui enchantait le ciel de ses chants cristallins. Chacun d’entre eux balayera les plaines de l’histoire extraordinaire de la naïade qui commandait aux cieux. Cependant, l’un des vents connaissant une autre version du mythe ira caresser de son souffle les sommets brumeux de quelque montagne pour leur dire la fable de la reine des fées qui, de la musique de sa harpe, envoûtait hommes et femmes afin de leur faire découvrir le royaume inconsidéré du firmament. »

Il se tût. Coupable, il dévisageait les ombres qui l’entouraient. Qu’avait-il dit ? Était-il sans le vouloir à l’origine d’un conte absurde ? La nuit se rendrait-elle fautive en susurrant aux vents ce qu’elle avait perçu au détour d’une pièce ? Le mal était fait. S’il devait y avoir une rumeur, elle était lancée. Mais les ténèbres se soucient-elles des divagations d’un illuminé ? Ne sont-elles pas que des ténèbres qui se contentent de se nourrir de la lumière pour recracher des ombres ? Semblant reprendre une part de ses esprits, l’homme aux tableaux reprit le cours de son récit. Ou du moins se serait-on attendu à ce qu’il le fasse et non à ce qu’il change brutalement l’orientation de ses divagations.

« Je me souviens parfaitement de notre première rencontre. Nous étions l’un en face de l’autre, hésitants. Une fois le premier mot prononcé, le flot de paroles ne cessa plus. Nous conversâmes longuement de divers sujets jusqu’à ce que la nécessité ne nous sépare. Puis nous nous revîmes une seconde fois qui fut suivie d’une troisième et d’innombrables autres. Jamais je ne me lassais de ses mots ni de son écoute. Nous trouvions toujours quantité de sujets, insignifiants ou capitaux, sur lesquels nous nous exaltions des heures durant. Ce fut toujours le temps qui nous sépara et jamais le tarissement de la source de nos incessants flots de paroles. Dans ces moments, il n’y avait point de piédestal qui venait se mettre entre nous ; nous étions deux amis ordinaires nous réjouissant de maints sujets ordinaires. Je vivais des instants purs et vrais que rien n’aurait pu venir déranger. La compagnie de ma Dame équivalait en quelque sorte à un olympe spirituel où seul le courroux de Zeus aurait pu troubler ma quiétude. »

Il souriait, comme satisfait de l’image qu’il évoquait. Alors il se leva. Sans plus un mot, sans un regard vers le tableau de celle qu’il appelait sa Dame, il sortit de la pièce en refermant la porte derrière lui. Les tableaux étaient de nouveaux livrés à eux-mêmes et aux ombres, à une seule différence. Les lourdes tentures vertes ne masquaient plus les grandes fenêtres qui s’ouvraient sur le monde extérieur. Les toiles inestimables étaient à la merci du soleil et de ses rayons destructeurs qui viendraient avec l’aube, aube qui arriverait peut-être accompagnée, qui sait.
1.6.08 23:48
 




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(3.6.08 16:59)
Encore une fois, un texte que je viens de déguster comme un délicieux dessert, fondant et croquant à la fois ^^

J'ai beaucoup aimé tes nombreuses descriptions sur l'ombre et la lumière, savamment menées. Tu nous régales d'un vocabulaire riche, recherché et que dire de la dame de Fort Eveurre XD

Ta façon de parler de l'amitié est exquise, merci pour ce bon moment de lecture que tu viens de m'offrir


Bichette (22.6.08 15:45)
Comme tu me l'as fait remarquer je ne remplis pas mon rôle de fan#1 mon ptit bichon frisé <3

Dooonc XD
ce chapitre j'l'adore aussi mon coco, il est trop bien méga tip top, vraiment !
Pis t'as un de ces sens de la description aussi, c'vraiment du grand art =D
C'que j'aime le plus dans tes histoires cey que tu nous fait rentrer petit à petit dans le monde des personages, 4a se fait tout en douceur, on finit le chapitre sans se rendre compte qu'on a été voir ailleurs l'espace de trois paragraphes, c'trop bien !
Bref mes avis changent pas beaucoup d'uin texte à l'autre, faut que tu continues à écrire !

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